Le Château de MOUTOT

Une page de l'histoire de France


 


1ère Partie


LE CHATEAU DE MOUTOT

ET SES PROPRIÉTAIRES.

Edmond REGNAULT

(1888)

***

 

A trois kilomètres environ en amont de la curieuse et ancienne petite ville de Noyers, sur le versant d’une colline, au pied de laquelle coulent les eaux vives et limpides du Serein, s’élève une élégante construction flanquée de quatre tourelles : c’est le château de Moutot (jadis Montot et Montault, mons altus au dire des étymologistes). Une avenue abritée par une double rangée d’arbres conduit à la porte en pierre sculptée, et en forme d’arc de triomphe, qui donne accès à la cour d’honneur, disposée en terrasse dominant la vallée. Mieux que toutes les descriptions, les gravures annexées à cette notice indiqueront l’aspect extérieur et le style du château tel qu’il existe aujourd’hui.

Le château, auquel attenait il y a encore quelques années une chapelle, était entouré primitivement de plu­ sieurs autres constructions. La porte sculptée dont nous venons de parler faisait partie d’une conciergerie ornée d’une tourelle. A l’intérieur étaient des salles vastes et élevées avec des cheminées monumentales en pierre, montant jusqu’aux poutres apparentes des plafonds. Une grande et belle galerie était éclairée par les cinq fenêtres (la façade située entre le pavillon dit de Jacques Molay et le pavillon dit de Dunois, au sud du corps de bâtiment dit de Condé. 

Nous verrons plus tard l’origine de ces désignations. Ce manoir, presque entièrement abandonné depuis la révolution, n’avait plus guère que ses quatre murs et sa charpente en 1832. Depuis cette époque on commença à le restaurer, mais les remaniements qu’on lui fit subir lui firent perdre son ancien cachet féodal. Les fossés disparurent. Une jolie grille de fer forgé remplaça la lourde porte d’autrefois, la chapelle, la conciergerie et sa tourelle furent démolies pour faire place à des parterres de fleurs, des fenêtres lurent élargies ou percées, des perrons ajoutés, etc. L’intérieur fut séparé en deux appartements distincts : un au nord, l’autre au midi, et la grande galerie, divisée en quatre pièces, forma un salon, une salle à manger, une chambre à coucher et un vestibule. Partout des plafonds de plâtre dissimulèrent les solives apparentes, la hauteur des salles fut diminuée, les grandes cheminées, sauf une, furent détruites ou cachées dans des placards.

Un moulin à quatre coursiers existait près de l’entrée de l’avenue, mû par le cours rapide et profond de la rivière. Il a été transformé en une usine de ciment artificiel de Portland dont les bâtiments poudreux se sont successivement étendus à droite et à gauche de l’avenue en la masquant et en l’encombrant. Enfin le chemin de fer de la vallée du Serein vient couper l'avenue en biais, en abattant un certain nombre d’arbres, pour passer ensuite juste au pied du mur de la terrasse du château.

Quoiqu’il en soit, les restes de cet ancien manoir sont dignes d’attirer l’attention, tant par leur style architectural que par les souvenirs qui s’y rattachent.

La tradition locale veut que le dernier grand maître des Templiers, Jacques de Molay, ait habité ou possédé Moutot, et soit né dans les environs. Les Templiers ont, en effet, possédé des biens dans le voisinage, près du village de Molay, où ils avaient la commanderie de Saint- Biaise, et Courlépée, dans sa description du duché de Bourgogne, rapporte que l’on croit dans le pays que l’infortuné grand maître était fils d’un seigneur du lieu. Jacques de Molay serait-il donc originaire de ce village

 

On voit par cette donation que Moutot appartenait avec ses dépendances aux sires de Noyers avant 1271. Dès 1186, Clérembaud, sire de Noyers, avait concédé à l’ab­ baye de Ponligny des prés à Moutot, et avait doté l’église de Notre-Dame de Noyers d’une rente à prendre sur le moulin de Moutot,dans le cas où il serait mort pendant le voyage qu’il fit en terre sainte. En 1224, Miles VII avait concédé aux religieuses de Crisenon dix setiers d’avoine sur sa terre de Vallan, en échange d’un muids de grain que Clérembaud leur avait donné sur le moulin de Mou­ tot. Cette donation avait été approuvée par sa femme Agnès, son fils Miles et sa fille Elisabeth. En 1260, Guil­ laume “fils de Thomas Pancenoire de Nitry, confessa devoir chaque année pour lui et ses hoirs, au sire de Noyers, un bichet d’avoine sur un pré vers Moutot. En 1266, il surgit des contestations entre Miles et le prieuré de Molay qui élevait des prétentions sur des terres situées à Moutot et autres lieux. Guillaume, prieur de Saint- Germain d’Auxerre, et Hue Pioche, procureurs des deux parties, pacifièrent le différent.

Après la donation faite à Hernault de Villelonge, Moutot n’en resta pas moins un fief dépendant des sires de Noyers. Lorsque Miles VIII et Alixant d’Etampes sa femme voulurent marier, leur fils Miles avec Marie de CliatiIIon, dame de Crécy, fille de Gaucher de Chatillon et d'Isabeau de Villehardoin, ils firent, en 1271 ^le par­ tage de leurs domaines entre leurs enfants. A Miles IX échut la terre de Noyers avec tous les fiefs et arrières fiefs au nombre desquels était Moutot. En 1277, Miles adoucit le servage des habitants du hameau de Moutot qui n’a­ vaient pas encore été affranchis du droit de main morte, en leur concédant des droits d’usage dans les bois de Vesvres et du Charmoi, en échange d un chapon dont chaque habitant était redevable. En 1292 intervint un partage entre Marie de Crécy, dame de Noyers, et ses enfants. Miles, son fils eut la rivière depuis le moulin de Moutot et les écluses dudit moulin en amont, tandis que Marie de Crécy, pour son douaire, prit la ville de Moutot et les écluses" des moulins de la rivière, ainsi que les pêcheries depuis le moulin de Moutot en aval. Dans le dénombrement de la terre de Noyers par Miles de Noyers en 1296, on trouve parmi les fiefs : « le fief Arnaut de Montot qui tient dudit messire Miles quoique il a à Mon- tot et en la rivière de Noyers et ès fmaige desdiles villes ; le fief de Jean de Moulot, ce qu’il a à Montot et ès ville, en la rivière de Noyers et ès finaige desdits lieux ; le fié des héritiers de Montot qu’ils tiennent de luy le pré du gué de Clorges dessous Noyers. » La femme et les héritiers de Jean de Moutot figurent dans le dénombrement de 'l326. En 1352, Guillaume de Moutot, écuyer, fournit le dénombrement de ce qu’il a audit lieu de Moutot et de ce que Jeannette sa fille a à Serrigny. Cette Jeannette de Moutot avait épousé Thévenin Dusie, écuyer, qui, en 1351, avait fourni le dénombrement de ce qu’il possédait à Grimault et à Noyers du chef de sa femme. En 1370, nouveau dénombrement donné à Jeanne, dame de Noyers, par Guillaume de Moutot, écuyer, de sa maison de Mou­ tot et de ce qu’il tient audit lieu ainsi qu’à Grimaut et à Noyers. Enfin, en 1377 et en 1378, Perrenette de Chuges, veuve de Guillaume de Moutot, écuyer, donna d’abord à Louis de Chalon, gouverneur des châteaux et terres d’Auxerre et de Tonnerre, puis à Jeanne, dame de Noyers, le dénombrement de ce qu’elle possédait à Mou­ tot, Grimaut et Noyers, tant pour cause de son douaire que comme ayant le bail de ses enfants.

Au xvi° siècle, Moutot était possédé par la famille du Breuil.,Le 23 juillet 1579, Alexandre du Breuil, seigneur

de Montault en Bourgogne, chevalier de l’ordre du Roi, gouverneur de Rue en Picardie, et Françoise de Fouquerolles son épouse donnèrent leur fille Anne en mariage à Pierre Hennequin, seigneur de Mathau, né le 7 juin 1545.

De ce mariage naquit, en 1583, Alexandre Hennequin, seigneur de Mathau, Clichv-la-Garenne, qui épousa Marie Riemer, fille du seigneur de Loburière, et vendit Moutot le 3 octobre 1614 par acte reçu Lecamus et Fournier, notaires à Paris, à M. de Selles, trésorier du comte et de la comtesse de Soissons. Le 30 octobre 1639, M. de Selles revendit à son tour à la princesse Anne de Montafié, comtesse de Soissons, veuve de Charles de Bourbon, prince du sang.

Charles de Bourbon, comte de Soissons, fils de Louis Ier, prince de Condé, et de Françoise d’Orléans Longueville, était né le 3 novembre 1566 à Nogent-le-Rotrou. Ce prince avait eu une vie assez mouvementée : tour à tour partisan du duc de Guise dans la ligue, puis partisan du roi de Navarre dont il désirait épouser la sœur Catherine, puis partisan de Henri III, puis du roi de Navarre devenu Henri IV, successivement gouverneur de Bretagne, grand maître de France, gouverneur du Dauphiné, de Norman­ die, vice-roi du Canada, il mourut le 1er novembre 1612 au château de Blandy en Brie, laissant la réputation d’un homme ambitieux, fourbe, rusé, dissimulé et dissolu.

La comtesse de Soissons, née Montafié, eut trois enfants.

1° Louise, née en 1603, qui épousa Henri, duc de Longueville, et mourut en 1637, laissant elle-même une fille, Marie d’Orléans, qui devint duchesse de Nemours. Le duc de Longueville se remaria à 47 ans à Anne-Gene­ viève de Bourbon Condé, âgée de 23 ans, fille de Henri II de Bourbon Condé, premier prince du sang, et de Char­ lotte de Montmorency. Ce fut cette seconde duchesse de Longueville qui joua un rôle si actif pendant la fronde.

2° Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, le dernier de sa branche, grand maître de France, gouverneur du Dauphiné et de la Champagne, né le 11 mars 1604, tué le 6 juillet 1641 à la bataille de la Marfée ou de Sedan, en se révoltant contre le roi et après avoir comploté contre Richelieu.

3° Marie de Bourbon, née en 1606, morte en 1692, qui épousa Thomas-François de Savoie, prince de Carignan, de la maison royale de Savoie, fils de Charles-Emma­ nuel Ier, duc de Savoie, et de Catherine d’Autriche, et frère de Victor-Amédée Ier, dont la fille épousa le duc de Bourgogne. Ce fut sa descendance qui, en 1831, fut appelée au trône de Savoie. Mme de Carignan fut la belle-mère de la célèbre comtesse de Soissons-Savoie, nièce de Mazarin, qui fut compromise dans l’afTaire de la Voisin et soupçonnée d’empoisonnement.

La princesse de Carignan et la duchesse de Nemours héritèrent de leur mère et grand’mère, la comtesse de Soissons (testament du 31 octobre 1642) et cédèrent Moutot à Henri de Bourbon, fils bâtard du comte de Soissons, tué à la Marfée.

Avant d’aller plus loin, disons quelques mots sur laduchesse de Nemours. La duchesse de Nemours, née le 5 mars 1625, connue longtemps sous le nom de Mademoiselle de Longueville, perdit sa mère à 12 ans et vécut en. mauvaise intelligence avec sa belle-mère, la fameuse duchesse de Longueville, quoiqu’elle eut semblé prendre un moment le parti de cette dernière dans la fronde. Une des plus riches héritières de France, elle refusa les plus brillants partis, et on la vit avec étonnement se décider, à l’âge de 32 ans, à épouser le due de Nemours-Savoie, dernier duc de Nemours de cette branche, qui, après avoir été nommé à l’archevêché de Reims, renonça à ses bénéfices à la mort de ses frères pour se marier, et mou­ rut épileptique deux ans après son mariage, le 14 janvier 1659, sans postérité. La duchesse de Nemours prit en haine tous ses héritiers, avec lesquels elle avait eu nombre de démêlés, et qui se disputaient de son vivant même sa succession. Elle adopta un bâtard de son sonde le comte de Soissons, Henry de Bourbon, auquel elle fit prendre le titre de prince de Neuchâtel et auquel elle laissa son immense fortune.

Le portrait de la duchesse de Nemours nous est rapporté avec originalité par Saint-Simon.

« Madame de Nemours, « dit-il, avec une figure fort singulière, une façon de se « mettre en tourière qui ne l’était pas moins, de gros « yeux qui n’y voyaient goutte et un tic qui lui faisait « toujours aller une épaule, avec des cheveux blancs qui « lui traînaient partout, avait l’air du monde le plus « imposant. Aussi était-elle altière au dernier point et « avait infiniment d’esprit avec une langue éloquente et « animée à laquelle elle ne refusait rien. » L’anecdote suivante, rapportée par Saint-Simon, nous prouve son aversion pour ses héritiers, en particulier pour les Mati­ gnon : « Parlant au roi dans une fenêtre de son cabinet, « avec des yeux qui n’y voyaient guère, elle ne laissa « pas d’apercevoir Matignon qui passait dans la cour. « Aussitôt elle se mit à cracher cinq ou six fois de suite, « puis dit au roi qu’elle lui en demandait pardon, mais « qu’elle ne pouvait voir un Matignon sans cracher de la « sorte. Elle était extraordinairement riche et vivait dans « une grande splendeur et avec beaucoup de dignité, « mais ses procès lui avaient tellement aigri l’esprit « qu’elle ne pouvait pardonner; elle ne finissait point « là-dessus, et quand quelquefois on lui demandait si « elle disait le pater, elle disait que oui, mais qu’elle « passait l’article du pardon des ennemis sans le dire. « On peut juger que la dévotion ne l’incommodait pas. » Elle mourut le 10 juin 1707, laissant des mémoires intéressants et spirituels sur les évènements qui se passèrent de 1648 à 1653. Son esprit mordant n’y ménage pas même les siens, et c’est ainsi qu’elle y dépeint le prince de Carignan dont nous venons de parler : « Ce prince « était un homme assez pesant, lequel avait néanmoins « de très bonnes intentions, et qui savait la guerre, « quoiqu’il y eut toujours été malheureux. D'ailleurs, « lorsqu’on pouvait s’apercevoir qu’il avait du sens, on « trouvait qu’il était bon ; mais on ne s’en apercevait pas « souvent ; parce qu’il était bègue, qu’il parlait fort gras « et un mauvais français, et qu’avec tout cela il était « encore sourd. On faisait toutes les dépêches en sa présence et la Reine prenait une grande confiance en lui. « Mais ce qui est rare, c’est qu’il fut Favori et presque « premier ministre, sans qu’il en eût seulement le moindre soupçon. »

Elle avait fait épouser au bâtard de Soissons la fille du maréchal duc de Montmorency Luxembourg, qui, dit Saint-Simon, n’était rien moins que belle, que jeune, que spirituelle. Saint-Simon ajoute que le mariage fut célébré « au plus petit bruit » à l’hôtel de Soissons.

Du mariage d’Henry de Bourbon, bâtard légitimé de Soissons, sont issues deux filles, dont l’une mourut avant d’être mariée et dont l’autre, Louise-Léontine-Jacque­ line, épousa, en 1710, Charles-Philippe d’Albert de Luynes et mourut en 1721. C’est ainsi que Moutot, après avoir appartenu aux Soissons, descendants des Condé et des Dunois, dont les noms furent donnés à deux pavillons du château, passa aux mains de celte illustre famille de Luynes, que Louis XIII avait comblée de faveurs et sur la célébrité de laquelle il n’est pas besoin d’insister.

Charles-Philippe d’Albert de Luynes, fils d’Honoré- Charles de Luynes, duc de Montfort, et de Marie-Anne- Jeanne de Courcillon-Dangeau, mestre de camp de cava­ lerie, pair de France, naquit le 3 juillet 1695 et mourut en 1758. laissant des mémoires qui lurent publiés par Didot. Veuf en 1721 de Louise-Léontine-Jacqueline de Bourbon-Soissons, il se remaria avec Marie Brulard, veuve de Louis-Joseph de Béthune, marquis de Charost, en 1732.

Son fils, Marie-Charles-Louis d’Albert, duc de Che- vreuse, hérita de Moutot. Né le 25 avril 1717, il fut mestre de camp de cavalerie après avoir servi comme capitaine dans le régiment de son père, se distingua en Allemagne, à Prague, et pendant la retraite du maréchal de Belle-Is'.e, servit comme maréchal de camp sous les maréchaux de Noailles et de Saxe, lit campagne sur les bords du Rhin et en Flandre, assista aux batailles de Fontenoy, Rocoux, Laufeld. Berg op Zoom, combattit comme lieutenant général à Hasternbeck et à Crevelt, fut nommé gouverneur de Paris en 1757 et y mourut en 1771.

Son héritier universel fut Louis-Joseph-Ainable d’Albert de Luynes, né le 4 novembre 1748, mort en 1807, qui fut successivement maréchal de camp, pair de France, colonel général de dragons, député de la noblesse de Touraine, en 1789, aux Etats Généraux, conseiller géné­ ral de la Seine après le 18 brumaire et sénateur en 1803. Il s’était réuni au Tiers-État le 25 juin et avait voté avec la majorité. Pendant la terreur, il n’émigra pas et, malgré sa naissance et sa fortune, ne fut pas inquiété. U vendit Moutot le 1or mars 1792 à M. et Mme Rodot, marchand de vins à Paris. Les héritiers de ces derniers, Mme Ilareau et M. Rodot, mirent à leur tour le château de Moutot en vente à la chambre des notaires en 1852, et le 22 juin M. Pierre-François-Constant Grangier, ancien capitaine au long cours et armateur à l'île Bourbon, s'en rendit adjudicataire avec le moulin et 107 hectares environ de terres, prés, bois, pâtures et friches. M. Grangier com­ mença à réparer le château, où il vint s’installer, rebâtit la ferme en partie et construisit, sous le pavillon Dunois, un caveau pour y déposer le corps de sa femme, née Dioré de Perrignv, qu il avait rapporté de 1 île Bourbon. Après sa mort, il fut inhumé à côté de sa femme, mais leurs corps furent transportés à Tonnerre en 1886, lors de la dernière vente du château.

Parmi les nombreux voyages que fit M. Grangier, le plus intéressant fut celui qu’il entreprit, en 1840, sur la côte de Sumatra. Tout en tâchant de donner de l'exten­ sion à notre commerce dans cette colonie, il avait été chargé, par le contre-amiral de llelle, de faire une étude du caractère des Malais de Senagan, où un brick de guerre, le Lancier, venait de mettre tout à feu et à sang. Arrivé à Senagan, après avoir sauvé huit Malais naufragés aux environs de Pulo-Pinang, il sut, sans recourir aux armes que le contre-amiral de Helle avait rnis à sa disposition, se faire bien venir du radja Yamoira. Après mille péripéties et mille dangers trop longs à raconter ici, il arriva, à force de diplomatie, à apaiser les colères qu’avaient soulevées les incendies allumés et les meurtres commis par l’équipage du Lancier. 11 ne quitta pas Senagan, où on lui avait donné le nom de « Raya », qui veut dire Grand, sans avoir fait arborer le drapeau français sur la demeure de Yamoira, dont le radjali fut placé sous la protection de la France, et sans s’être lait rendre un sabre, un pierner et une chaloupe, pris par les Malais au brick le Lancier. La conduite de M. Grangier, dans ces circonstances, fit l’objet d’un rapport des plus élogieux au ministère de la marine, d’où de vifs remerciements et de chaudes félicitations lui furent adressés.

La fille aînée de M. Grangier, Camille, épouse de M. Félix-Jacques-Frédéric David, notaire à Besançon et adjoint au maire, hérita de Moutot.

M. Louis-François Paillot, docteur en médecine à Noyers, ayant trouvé dans le domaine de Moutot et aux environs des gisements de terre propre à la fabrication du ciment artificiel de Portland, tel qu’en font déjà dans l’Yonne MM. Quillot, à Frangey, M. David forma, le 15 avril 1879, une société civile avec M. Paillot, dans le but d’exploiter cette découverte.

Il s’agissait tout d’abord d’utiliser le moulin de Moutot pour cette fabrication ; mais l'insuffisance de cet outillage apparut bientôt. On construisit de nouveaux bâtiments, de nouvelles machines et on monta rapidement une usine à vapeur. Mais des sommes considérables avaient été dépensées. Le 3 mars 1885, M. le docteur Paillot mourut ; ses héritiers ne voulurent pas continuer son entreprise.

M. David dut tout abandonner et, en 1886, MM. Chantemille, de Laroche, acquirent le domaine et le château. Puissent les propriétaires actuels conserver intacts les restes de l’ancien manoir, puissent-ils aussi, plus heureux que leurs prédécesseurs, voir leur établissement industriel entrer dans une ère de prospérité !

… Edmond REGNAULT.

 

 

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2ème Partie

 


LE CHATEAU DE MOUTOT

FIEF DES SIRES DE NOYERS

SEPT SIECLES D’HISTOIRE

Paul BOUDIGNON

Notes historiques extraites d’un ouvrage d’Edmond Régnault

Photos : Paul Boudignon

1ère édition : 1974

Nouveau tirage : Décembre 1991

La restauration de ce manoir, presque entièrement abandonné depuis la Révolution, commença en 1852. Mais les remaniements qu’on lui fît subir lui firent perdre en partie son ancien cachet féodal. Une jolie grille en fer foigé remplaça la porte d’autrefois. La chapelle, la conciergerie et sa tourelle, furent démolies, pour faire place à des parterres de fleurs. Des fenêtres furent élargies ou percées, des perrons ajoutés. Les fossés disparurent.

L’intérieur fut séparé en deux appartements distincts : l’un au nord, l’autre au midi. La grande galerie, divisée en quatre pièces, forma un salon, une salle à manger, une chambre à coucher et un vestibule. Partout des plafonds de plâtre dissimulèrent les solives apparentes. Les grandes cheminées, sauf une, furent détruites ou cachées dans des placards.

Un moulin, mû par le cours de la rivière, existait près de l’entrée de l’avenue. Il fut d’abord transformé en 1879 en une usine de ciment artificiel de Portland, dont les bâtiments s’étendirent successivement à droite et à gauche de l’avenue, en la masquant et l’encombrant. Cette usine ayant périclité a cessé son activité il y a une cinquantaine d’années. Une scierie-manchisterie lui a succédé par la suite.

 Le chemin de fer à voie étroite de la Vallée du Serein (aujourd’hui supprimé), vint, à sa création, couper l’avenue en biais(un certain nombre dd’arbres furent abattus alors), pour passer ensuite jusqu’au pied de la terrasse du château.

 

FIEF DES SIRES DE NOYERS

JUSQU’A LA FIN DU XIIIe SIECLE

 

La tradition locale veut que le dernier des grands maîtres des Templiers, Jacques de Môlay, ait habité, ou ait possédé MOUTOT , et soit né dans les environs.

Les Templiers ont en effet possédé des biens dans le voisinage, près du village de MOLAY, où ils avaient la Commanderie de SAINT-BLAISE.

Les historiens ne sont pas d’accord sur les origines de Jacques de Molay, et les uns le font naître en Franche Comté, les autres en Bourgogne (vers 1240), dans un village dont il portait le nom.

Quoiqu’il en soit, il est probable, et très vraisemblable, que ce personnage soit venu dans les parages. Cela semble résulter du fait qu’un des pavillons du Château, le plus ancien, empreint du caractère de l’architecture de cette époque, est constamment appelé le ’’pavillon de Jacques de Môlay”.

Il n’y aurait d’ailleurs là rien de surprenant : MOUTOT, en effet, était un fief dépendant des Sires de NOYERS qui avaient toujours affectionné tout particulièrement les Chevaliers du Temple et leur avaient fait d’importantes donations, tant à NOYERS même qu’à MOLAY, HERVAUX, VERMENTON, etc...Plusieurs membres de la

famille de NOYERS, entre autre Guy de NOYERS, mort pendant le siège de Saint- Jean-d’Acre, avaient fait partie de leur Ordre.

Mais, s’il est possible que Jacques de Môlay ait vécu au Château de MOUTOT, il ne semble pas, par contre, qu’il l’ait possédé. MOUTOT avait été effectivement légué, avec ses dépendances, en 1271, par Miles VIII à son écuyer, Amaut ou Hemaut de VILLELONGUE, pour le récompenser de ses bons et loyaux services. La donation avait été exécutée en 1273, et, dès 1291, Marie de Crécy, Dame de NOYERS, et Miles de NOYERS, son fils, avaient fait don à Arnaut de VILLELONGUE, en accroissement du fief, du bois dit ”La Sarre de MOUTOT”.

On voit, par cette donation, que MOUTOT appartenait, avec ses dépendances, aux Sires de NOYERS avant 1271.

Dès 1186, Clérambaud, Sire de NOYERS, avait concédé à l’Abbaye de PONTIGNY des prés à MOUTOT ; il avait doté l’église Notre-Dame de NOYERS

d’une rente à prendre sur le moulin de MOUTOT, dans le cas où il serait mort pendant le voyage qu’il fit en terre sainte.

En 1224, Miles VII avait concédé aux religieuses de Crisenon dix setiers d’avoine sur la terre de VALLAN, en échange d’un muids de grain que Clérambaud ur avait donné sur le moulin de MOUTOT. Cette donation avait été approuvée par sa femme Agnès, son fils Miles et sa fille Elisabeth.

En 1260, Guillaume, fils de Thomas Pancenoire de NITRY, confessa devoir chaque année, pour lui et ses "hoirs” au Sire de NOYERS, un bichet d’avoine, sur un

pré vers MOUTOT.

En 1266, il surgit des contestations entre Miles et le prieuré de MOLAY qui élevait des prétentions sur des terres situées à MOUTOT et autres lieux. Guillaume, prieur de Saint Germain d’AUXERRE, et Hue Pioche, procureurs des deux parties,

pacifièrent le différend.

Après la dotation faite à Hemaut de VILLELONGUE, MOUTOT n’en resta pas moins un fief dépendant des Sires de NOYERS. Lorsque Miles VIII et Alixant d’ETAMPES, sa femme, voulurent marier leur fils Miles avec Mahé de CHATILLON, dame de CRECY, fille de Gaucher de CHATILLON et d’Isabeau de

VILLEHARDOIN, ils firent en 1271 le partage de leurs domaines entre leurs enfants. A Miles IX échut la terre de NOYERS avec tous les fiefs et arrière-fiefs, au nombre desquels était MOUTOT.

En 1277, Miles adoucit le fermage des habitants du hameau de MOUTOT qui n’avaient pas encore été affranchis du droit de main-morte, en leur concédant des droits d’usage dans les bois de Vesvre et du Charmoi, en échange d’un chapon dont chaque habitant était redevable.

En 1292, intervint un partage entre Marie de CRECY, dame de NOYERS, et ses enfants : Miles, son fils, eut la rivière depuis le moulin de MOUTOT et les écluses dudit moulin en amont, tandis que Marie de CRECY, pour son douaire, prit le village de MOUTOT, les écluses des moulins de la rivière ainsi que les pêcheries, depuis le moulin de MOUTOT en aval.

 

SUPREMATIE DES DUCS DE BOURGOGNE

 

Les sires de NOYERS, malgré l’étendue et l’importance de leurs domaines, furent ruinés par les lointaines expéditions qu’ils entreprirent, et en particulier par les Croisades. En 1295, ils durent reconnaître la suprématie du Duc de BOURGOGNE sur leurs fiefs, moyennant sept mille livres tournois données par ce dernier.

Dans le dénombrement de la terre de NOYERS par Miles de NOYERS, en 1296, on trouve parmi les fiefs : le fief’’Amaut de MOUTOT”. La femme et les héritiers de Jean de MOUTOT figurent dans le dénombrement de 1326. Autres dénombrements fournis en 1352 et 1370 par Guillaume de MOUTOT , et en 1377 et 1378 par sa veuve.

 

DU XVIè SIECLE A LA REVOLUTION


Au XVIè siècle, MOUTOT appartenait à la famille DUBREUIL.Le 23 juillet 1579, Alexandre DUBREUIL et Françoise de FOUQUEROLLES

donnent leur fille Anne en mariage à Pierre HENNEQUIN. De ce mariage naît en 1583 Alexandre HENNEQUIN.

Le 3 octobre 1614, Alexandre HENNEQUIN vend MOUTOT à Monsieur SELLES, Trésorier du comte et de la comtesse de SOISSONS.

Le 30 Octobre 1639, Monsieur SELLES la revend à son tour à la princesse Anne MONTAFIE, comtesse de SOISSONS, veuve de Charles de BOURBON, prince du sang.

Le 31 Octobre 1642, la princesse de CARIGNAN et la duchesse de NEMOURS héritent de leur mère et grand’mère, la comtesse de SOISSONS, et cèdent MOUTOT à Henri de BOURBON, fils bâtard du comte de SOISSONS.

 

Du mariage d’Henri de BOURBON sont issues deux filles dont l’une épouse en 1710 Charles Philippe d’ALBERT DE LUYNES. C’est ainsi que MOUTOT, après avoir appartenu aux SOISSONS, descendants des CONDE et des DUNOIS (dont les noms furent donnés à deux pavillons du Château), passa aux mains de l’illustre famille de LUYNES.

En 1758, à la mort de Charles Philippe d’ALBERT DE LUYNES, son fils, Marie Charles Louis hérita de MOUTOT. Il fut nommé Gouverneur de PARIS et y mourut en 1771.

Son légataire universel fut Louis Joseph Amable d’ALBERT DE LUYNES (1748-1807). Il n’émigra pas pendant la Terreur et malgré sa naissance et sa fortune ne fut pas inquiété. Il vendit MOUTOT le 1er Mars 1792 à Monsieur et Madame RODOT,

marchands de vin à PARIS.

 

DE 1852 A 1930

 

Les héritiers RODOT mirent à leur tour le château de MOUTOT en vente à la Chambre des notaires en 1852 et, le 22 juin, Monsieur Pierre François Constant GRANGIER, ancien capitaine au long cours et armateur à File BOURBON, s’en rendit adjudicataire avec le moulin et 407 hectares environ de terres, prés, bois, pâtures et friches.

Monsieur GRANGIER commença à réparer le château où il vint s’installer.

Il rebâtit en partie la ferme et construisit sous le pavillon DUNOIS un caveau pour y déposer le corps de sa femme qu’il avait ramené de Pile BOURBON: Après sa mort, il fut inhumé à côté de sa femme, mais leur corps furent transportés à

TONNERRE en 1886, lors d’une nouvelle vente du château.

La fille aînée de Monsieur GRANGIER, Camille, épouse de Monsieur Félix Jacques Frédéric DAVID, hérita de MOUTOT.

Monsieur Louis François PAILLOT, docteur en médecine à NOYERS, ayant trouvé dans le domaine de MOUTOT et aux environs des gisements de terre propre à la fabrication du ciment artificiel de Portland , forma avec Monsieur DAVID une société civile, dans le but d’exploiter cette découverte, le 15 avril 1879.

Il s’agissait, tout d’abord, d’utiliser le moulin de MOUTOT pour cette fabrication. Mais l’insuffisance de cet outillage apparut bientôt. On construisit de nouveaux bâtiments, de nouvelles machines furent installées et on monta rapidement une usine à vapeur. Mais des sommes considérables avaient été dépensées. Monsieur le docteur PAILLOT mourut le 5 Mars 1885. Ses héritiers ne voulurent pas continuer son entreprise. Monsieur DAVID dut tout abandonner.

En 1886, MM. CHANTEMILLE de LAROCHE acquirent le domaine et le château.

L’usine reprit son activité qui devait durer jusqu’au début des années 1930, pour laisser place ensuite à une scierie. Mais quelques années plus tôt, château, ferme et usine avaient été vendus séparément.

Depuis cette époque, le château a changé fréquemment de propriétaires, sans subir de transformations importantes, mais peut-être quelques dommages, par négligence, ou mépris des choses du passé.

Puissent son possesseur actuel, et ceux qui seront appelés à lui succéder, maintenir en état ce vieux manoir, témoin des siècles passés, et digne de retenir l’attention, tant par son architecture que par les souvenirs qui s’y rattachent.

… Paul BOUDIGNON

 

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3ème PARTIE

LES CENT ANS DE MOUTOT

(de 1900 à 2015)

 Serge Angeles

 

Comme on le voit dans la deuxième partie le rédacteur, Paul BOURDIGNON, reprend une partie des récits de Edmond REGNAULT et termine son récit sur le début du 20ème siècle

Cette troisième partie va mettre à jour l’histoire du Château de MOUTOT depuis son acquisition par la famille CHANTEMILLE de l’usine en décembre 1885 suivi du rachat de la ferme et du château en février 1886.

Si la famille CHANTEILLE a évité le fractionnement du domaine en ce début du 20ème siècle, les choses ont vite changées quelques années plus tard.

Après avoir vendu diverses parcelles de terres en Juin 1886, un cahier des charges est élaboré en vue de créer trois entités au sein même de la propriété. Cette opération permettra ainsi de vendre individuellement chaque entité.

C’est en juin 1900 que l’usine va sortir la première du domaine en devenant « la Société des Ciments Portland de Moutot ». Cette dernière exploitera l’usine jusque les années trente.

Après être passée par un bail à la famille Verdun en septembre 1923, la ferme quitte à son tour le domaine au profit de la famille MILCENT en mai 1928.

Le 1er juin 1931, Marie Juliette HOUZELOT, Veuve de M. Paul, Lucien Félix CHANTEMILLE va céder le Château de Moutot à un industriel belge, Pierre Joseph OST et son épouse Maria MATTENS. Ces derniers ne resterons propriétaire qu’une courte période puisque en 1937, le huit octobre, ils cèderont à leur tour le Château à un docteur en médecine installé à Paris, Edmond Joseph ISRAEL et son épouse Henriette LANG. Ainsi, par cette vente, après avoir été belge quelques années, la propriété va redevenir parisienne.

Juillet 1949 va voir arriver au sein même du domaine, un nouveau propriétaire en la personne de M. Maurice MILOCHEAU, courtier, domicilié à MEAUX, (Seine et Marne). Trois ans plus tard, le 26 août 1952, le couple MILOCHEAU se sépare de la propriété. C’est au tour de M. Geza, Victor AUSTERWEILL, citoyen roumain présumé apatride, résident privilégié depuis le 19 juin 1921 et de son épouse, Mme AUSTERWEILL, également apatride, résidente privilégiée depuis 1919. Tous les deux, titulaires de carte de séjour en cours de validité, de se portés acquéreurs du domaine. Une période forte en relation de voisinage, à en croire divers courriers retrouvés dans des archives, portant essentiellement sur « L’Avenue du Château » et les débordements générés par le personnel de l’usine située de part et d’autre de ladite avenue.